Mauvais temps

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Après cet hiver où les isobares sont souvent descendus en dessous les 980, à la rédaction on trouvait bon ton de vous remettre un petit flashback d’un article publié dans le numéro 2 papier de SLAB.

Mauvais temps par L’ami Fred Habasque.

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Je me souviens d’une époque ou les choses n’étaient pas si simples, si accessibles et finalement si «légères ». Les prévisions, la localisation des spots étaient le résultat d’un apprentissage ingrat et laborieux du fameux « sens marin ».
Nous compilions, recoupions, malaxions diverses sources d’informations. La presse écrite et sa carte isobarique nous laissaient voir l’atlantique nord ; cette zone entre l’Irlande et Terre Neuve, cette maternité ou « Dame Nature » accouche de ses jolies dépressions, 980, 970 hectopascals… Mais parfois, la nature vêlait d’une bête immonde qui faisait trembler les pêcheurs d’Islande si chers à Pierre Loti. Une bête au souffle humide faisait hurler à la mort les haubans de ces coques de noix téméraires que la houle malmenait.
Chaque jour nous suivions sa croissance, son évolution, les courbes isobares nous indiquaient le sens du vent ; la pression et le resserrement de ces dernières nous informaient sur la puissance et la taille des vagues. Pas de Windguru, de Surf Report, de Previsurf, nous n’avions aucune information sur la période de la houle, juste une connaissance approximative et empirique. La veille au soir, France Inter diffusait le bulletin météo marine : «Manche ouest, mer très forte à énorme, houle d’ouest à nord-ouest de 7 à 8 mètres. Vent sud ouest force 5 à 6 virant sud et fraichissant 7 à 8 beaufort en rafales… Casquet, Ouessant, Sole, Shannon, Pazenn, Froise, Yeu, Fastnet…»

On est vendredi soir, la bête est proche. Son souffle secoue ma caisse et arrose mon pare-brise trop gras de ses postillons que mes essuies-glace à l’agonie peinent à écarter de mon champ de
vision. Demain s’annonce bien. Je repasse en mode CD et pousse le volume à fond, « I’m so happy cause today I’ve found my friend…»
J’ai retrouvé les collègues accoudés au zinc. Encore une tournée, Coreff et shooters pour tout le monde, la semaine a été dure, ça fait du bien de décompresser. Mais ne pas oublier, ne pas abuser, il faut se tenir, pour demain…

2 heures du mat’.
Ça sent le vieux pneu cramé dans la tire. «Smells like teen spirit » dans les oreilles, mes yeux myxomatosés scrutent laborieusement la bave du Léviathan, éclairée par le clair de lune, qui écume à la commissure de ses lèvres d’où sortent de vilains crocs de granites, prêts à engloutir le moindre Popeye qui s’en approcherait… Il est plus que l’heure de rentrer se coucher.

Biip biip biip!
7H00 déjà. Je referme les yeux…Juste deux secondes… deux toutes petites secondes…

Biip Biip Biip!
8H00, merde ! Il commence à faire jour. Le velux tambourine pareil à une caisse claire dans un bagad local, je jette un coup d’œil à travers. Les nuages filent pleine balle, la mort aux trousses. Le paysage gris dégouline. Je me fais couler un café que j’arrive à peine à avaler, putain d’envie de gerber… Je démarre ma caisse, allume le poste et lui enfonce « Rum, Sodomy and the Lash » dans la gueule qu’il garde bêtement ouverte. Je sens les vapeurs de whiskey de la voix éraillée de Shane Mac Gowan que vomissent mes hauts-parleurs pourris.

Checkpoint 1.
Ça sature, un gros 2.50 désordonné balaye le spot de part en part. Comme d’hab’, ce spot est invariablement foireux. Toutes les conditions sont là et ça foire! Pourtant on en a eu des bonnes sessions ici ?! Oui, on en a eu… enfin, je ne sais plus si j’y crois vraiment ou si je cherche à m’en convaincre. Je continue à m’attacher à l’espoir d’y resurfer ces bowls californiens sur lesquels on croisait rarement un surfer… fini de rêvasser, je me casse de là !

Checkpoint 2.
Ici, la houle ne passe pas. Enfin, pas assez. J’ai toujours ce petit mal de crâne lancinant, un petit korrigan s’amuse à me tirer les cheveux de l’intérieur. Ça me saoule, les prev’ étaient bonnes !? Et tout part en vrille.
Journée de merde, Bretagne nord de merde! Entre râteaux et frustrations, pour aimer surfer ici faut être maso, un peu comme ces bonnes femmes qui accouchent sans anesthésie… tarées ! Les bières d’hier soir compriment ma vessie, et vont finir par la faire exploser si je ne la vidange pas rapidement. Je me tourne vite fait contre un talus, dos au vent. Quelques gouttes chaudes me remontent au visage. Je hais cette journée !
Je commence à broyer du noir, ça pue le plan foireux ce swell, ça ne serait pas la première fois. Pour ne pas dire c’est comme ça tout le temps… Je vire pessimiste.
Ça me gonfle. J’ai les boules. J’ai envie de surfer. Il fait un temps de chiotte. Il faut que je surfe!

Il me reste une dernière chance. La marée n’est plus au top, comme mon moral. La pluie recommence à tomber et redouble même de violence.
Je traverse un bourg. Ces bourgs se ressemblent tous : une église austère pointe vers le ciel sa flèche en dentelle de roche, et écrase de sa morale catholique les quelques badots qui osent braver la météo la tête rentrée entre les épaules, le dos vouté, la démarche d’un zombie à la recherche d’on ne sait quel morceau de bidoche. Un bar, où quelques poivrots effacent leurs désillusions à coup de gomme éthylique et finissent de les achever à coup de rapido. Une boutique de fringues has-been, vide. Une banque, ou son conseiller financier, en costard Kiabi mal taillé, attend. Et un supermarché. Surdimensionné pour les jours pluvieux, son parking accueille 4 voitures abandonnées, qui attendent sagement le retour de mémère. Le Supermarché, notre nouveau veau d’or, la société de consommation. Parfois, cette Bretagne je la déteste, molle, sans ambition, à l’identité bafouée, attendant bêtement que la pluie cesse… Noir, tout est noir dans ma tête, il faut que je surfe!

Checkpoint 3.
Le vent a fraichi. Les branches ploient sous le râle de la bête. Je cours sur la dune, je n’en peux plus, le verdict doit tomber.
Le vent dans le dos, la pluie battante dégouline de mon K-Way sur l’arrière de mes cuisses, c’est désagréable, c’est froid.
Dans mon coffre ma combi humide, pleine de sable et aux effluves d’ammoniaque m’attend, froide, dans sa bassine qu’elle partage avec les cadavres des bières vides de la veille.
MAIS JE M’EN FOUS. Je souris.
Devant moi, un beachbreak vert de gris qui vire au gris beigeâtre dans la zone d’impact. Des vagues d’1 mètre 50 se dressent difficilement face au souffle de la bête et finissent par jeter un tube plus large que haut quand elles buttent enfin sur le banc de sable.
Personne à l’eau. J’ai bien fait de capituler en premier hier soir.
La plage est magnifique, sables blancs. La mer ondule entre de gros blocs de granites si typiques du coin, qui comme les nuages, prennent, quand on laisse courir son imagination, des figures de monstres ou de souris. Le vent siffle dans mes oreilles.
Je redescends la dune vers la voiture plus vite que mes jambes ne peuvent courir, une joie immense monte en moi, l’impatience me rend dingue, c’est trop bon !!!!!
J’enfile ma combi’ en 2-2 et retourne aussi vite d’où je viens, saute sur la plage et cavale comme un forcené, vite, plus vite , il faut que je surfe!
Je m’apprête à passer la barre, une série lève. Il y a pas loin de 2 mètres en fait. Elles ferment et balayent le spot; ça va être sportif.
Tant bien que mal, je bataille, recule, avance, je ne suis pas très à l’aise mais je finis par passer cette satanée barre. C’est gras et vicieux aujourd’hui. Je n’aime pas surfer seul dans ces conditions, je suis un chicken… mais il va falloir se lancer. Sur la dune, des silhouettes se dessinent, ils arrivent. Elles aussi, elles aussi.
Elles sont 2, l’une derrière l’autre. La plus petite, plus lente, se fait rattraper par la grosse. Elle va doubler sur le banc de sable. Mon cœur bat la chamade. Je me retourne, palme aussi tranquillement que possible, aussi lentement que possible et attend que la plus grosse vague phagocyte la première.

Je suis au fond du bowl, il courbe, se creuse,
s’assombrit…

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